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L’endroit avait ressemblé d’abord à un terrain vague, avec ses houles figées de terre parsemée de cailloux ternes, ses déchets, fers à béton, ressorts de sommier et autres lambeaux de bâche plastique transformés en fantômes frissonnant sous les allées et venues de bourrasques serrées. Les enfants y échafaudaient des scénarios haletants et de gros corbeaux bavards y plantaient leur bec jaune pour en ponctionner quelques bestioles agitées. Et puis, un jour, une escouade de gens sérieux, se réunit devant ce vide pendant un long moment. Certains avec leur main tendue, dessinaient dans l’air une architecture compliquée, d’autres, le bras droit appuyé sur un support munis d’une pince coinçant quelques feuilles blanches, prenaient des notes tandis que le dernier groupe se racontait les exploits du petit dernier ou partageait quelques soucis de famille.


D’autres professionnels portant casque sur la tête et trépieds à l’épaule leur avait succédé quelques semaines plus tard et, à partir de là tout s’était accéléré : Une pelleteuse, – girouette goulue – avait dévoré l’endroit, une rotation de camions avait entassé des monticules de terre végétale, déposé des panneaux de bois, des rouleaux de grillage et des dalles de ciment ; des menuisiers et des employés de la ville s’étaient affairés sur le site, et enfin, le minuscule village d’abris jardins, collés à la lisière de leur parcelle de terre brune et odorante, entourées de haies de grillage vert, avait poussé là, comme sorti d’un chapeau souterrain.
Cette réalisation était l’aboutissement d’un long processus lancé par la mairie de M qui avait décidé de mettre à la disposition des habitants d’un désert de quartier réputé sensible, une cinquantaine de parcelles de jardins. Une association spécialisée dans la mise en place des jardins familiaux avait piloté le projet en défrichant le terrain mental des habitants des citées attenantes, invitant à des campagnes de sensibilisation puis d’information et commencé les consultations dans le but de faire sortir de notre terreau intérieur une association loi 1901 chargée de gérer la communauté des jardiniers.
Avant de pouvoir y planter un fer de bêche ou y promener un motoculteur il y eut l’inauguration par le maire de la commune, fier de montrer comment bien, il s’occupait de ses habitants, information couverte par la télé locale. Et puis, alors que l’hiver posait sur les jardins ses traces humides et froides, l’odeur d’une terre vierge retournée se répandit dans l’air.
Depuis ces années pionner, des récoltes et des moissons de joie se sont succédé. De nombreux barbecues aussi. La vague potagère est sortie de son état de phénomène de société pour devenir une réalité montée à l’assaut des zones urbaines. Partie d’un humble carré longtemps coincé par l’histoire en fond de jardin, la fièvre potagère s’est propagée par les « jardins ouvriers » au XIXe siècle puis au XXe, a muté en jardins familiaux. On la retrouve maintenant sur les toits d’immeubles, elle s’accroche aux murs des villes, gagne les balcons des citées et s’infiltre jusque dans les cuisines où basilic, sauge et ciboulette s’épanouissent dans des bacs plastiques.
Une mode ? Bien plus ! La visite de son coin de culture agrémente la vie. La cueillette de ses tomates, salades, courgettes et autres carottes apportent une satisfaction diététique et gustative réelle. « Moi, je fais tout à la bêche, dit Jean-Claude, entrepreneur en téléphonie toujours au bureau ou sur les routes d’Ile de France. Retourner la terre, désherber, c’est mon sport ! », ajoutait-il en faisant passer le plat de tomates charnues et pulpeuses qui n’avaient goûté en guise de traitement que la « bouillie bordelaise ».
Qu’il soit jardin aux planches alignées, au moindre décimètre carré rentabilisé, nu de toute herbe inutile ou au contraire fouillis végétal foisonnant planté ça et là selon l’humeur, ses vertus ne sont plus à démontrer : Je me rendais souvent dans mon domaine vert le pas saccadé, la tête brouillonne de projets productifs ou de prévision de travaux. Mais tirer sur les mottes d’herbes folles et secouer leur terre, couper les gourmands des plants de tomate, ramener délicatement la terre sur de nouvelles pousses, chercher les parasites le long des tiges poilues, passer sa main dans les feuilles de haricots verts ou la plonger sous les plans de pomme de terre…, ne laisse pas indifférent. Comme une marée de silence, la respiration végétale entrait en moi. Le geste se faisait lent s’attardant sur chaque pied, la marche devenait douce et les mots de la tête se posaient tranquillement sur le sol crânien comme des papiers sages. Ce calme témoignait que la communication était en cours.
Le jardin reconnaissant témoignait-il ainsi de sa gratitude envers celui qui avait permis que par lui se développe une vie et la joie qui va avec ? Vivais-je dans mon corps l’essentielle leçon qu’un être de fibres puise à la terre par les racines et restitue à l’homme, ce jardinier ?
Les cellules végétales ne me l’ont pas dit ou plutôt je n’ai pas su l’entendre, moi dont l’oreille infirme ne sait entendre que les sons et les bruits parce que mon cœur est si encombré de passions, d’émotions qu’il ne sait accueillir l’imperceptible.
Mais, cherchant à comprendre cette métamorphose, je ne me suis pas dit : « le travail de la terre apaise » car dans ce constat l’homme reste le centre des choses et c’est à son activité qu’il rend hommage.
Que l’hommage soit rendu au règne végétal qui ne nourrit pas que l’estomac ! La mission du jardin est bien plus essentielle : Il révèle à l’homme son jardin intérieur. Il évacue le trop plein intellectuel sans quoi nulle prise de conscience ne se fait ; il donne la sérénité qui engendre lucidité et humilité ; il génère l’enthousiasme sans quoi ne se produirait nul changement.
Un jardinier qui sort de son jardin est différent de celui qui s’y rend. Car s’est produit entre temps une connexion avec ses forces créatives, ses énergies vitales par quoi se fait l’évolution positive du monde. : Il pourra ainsi répandre autour de lui la paix, la joie, et la confiance, jardin universel dont ce monde a tant besoin.

Autodidacte curieux et concerné par son temps ; aime lire, s’informer sur ce qui fait vivre et palpiter ce monde ; passion de comprendre, d’imaginer et de l’écrire. Ne pas chercher dans son trajet professionnel (emplois administratifs, ou dans l’industrie et le commerce) ou dans ses diplômes, la source de sa créativité mais dans son empathie et sa faculté d’observation

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